Élevage de poissons en eau géothermale

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Classé dans : Poisson Mots clés : poisson eau geotherm

     Il y a un peu plus de 40 ans (...eh oui, la vie passe très vite lorsqu’on est toujours très occupé), l’un de nous était allé visiter plusieurs piscicultures situées le long de la vallée de la Snake River (la rivière serpent) dans l’Orégon, état au nord-ouest des U.S.A. C’était dans le cadre d’une auto-formation sur le terrain. Les endroits visités se trouvaient vraiment très isolés, mais l’aventure en solitaire l’attirait, car il avait soif d’apprendre tout ce qui était possible en relation avec les poissons, crustacés et bivalves aquatiques. Et de fait, grâce à un aimable rangers*1 de là-bas, il a pu découvrir des productions aquacoles uniques au monde.

     Parmi celles-ci, il avait contacté avec plusieurs mois d’anticipation Leo RAY, le président de l’American Tilapia Association, pour pouvoir visiter son exploitation mixte de channel catfish2 (poisson-chat ou silure, Ictalurus punctatus) avec des tilapias3. Cette production privée était située non loin de Buhl, une petite ville très peu peuplée. La particularité était qu’elle se trouvait dans un état beaucoup plus froid, avec des hivers bien marqués, mais Ray profitait de forages en eau géothermale. Ce fût une véritable découverte, bien que les conditions géologiques étaient tout à fait particulières !

     Il s’est ainsi retrouvé devant 8 raceways4, en fait 2 séries de 4 bassins (chacun de 7,3 x 3,0 x 1,2 m) installés sur la pente d’une colline. Plusieurs puits artésiens (puisant à 213 m dans une nappe aquifères) alimentaient une réserve d’eau située en amont des raceways. Cette eau géothermique était occasionnellement mise à température idéale grâce à des échangeurs de calories au moyen d’une eau de surface issue d’importantes sources d’eau froide très abondantes dans la région.

     Par conséquent, on se rend déjà compte des exigences d’une telle initiative pour pouvoir élever des poissons ...d’eau chaude. Une très sérieuse étude de prospection doit être menée pour éventuellement considérer un possible investissement !

     Ensuite, il y a la partie ingénierie pour calculer les échanges calorifiques/énergétiques, sans compter les mécanismes de régulation de la température, surtout s’il y a plusieurs puits artésiens et qu’il y a des variations observables.

     Sur cette exploitation, l’eau sort des puits artésiens à une température moyenne de 32° et arrive avec un débit moyen total de 26, 5 m3/minute. Elle se refroidi quelque peu pour osciller entre 27-30°C qui est optimum pour élever ces genres de poissons ! Le débit entrant dans chaque série de raceways oscille entre 5,7-7,6 m³/minute.

     Pour aérer et recycler l’eau qui passe dans tous ces raceways, il y a une chute de 60 cm entre chacun d’eux créant ainsi une turbulence suffisante pour provoquer une bonne oxygénation. La partie supérieure du système est occupée par des poissons-chats (plus exigeants en qualité d’eau), la partie inférieure par les tilapias (qui résistent plus facilement à une eau plus perturbée tout en étant encore acceptable).

     En ce qui concerne la charge biologique maximum dans ces raceways (densité/quantité d’animaux à mettre par raceway), cela dépend essentiellement de deux facteurs :

(1) le facteur social de l’espèce, car il y en a qui sont relativement grégaires et d’autres plus individuels/solitaires d’un point de vue territorial (comme les homards et écrevisses) ;

(2) la qualité de l’eau qui en se dégradant peut amener un nombre de problèmes sanitaires.

     Ainsi, on peut généralement obtenir une charge de 80-350 Kg/m³, même si quelques essais supérieurs à 700Kg/m³ (inappropriés) avaient déjà été obtenus.

     Quant aux analyses d’eau à prendre en compte, les plus importants paramètres à contrôler sont l’oxygène consommé qui baisse, ainsi que les dioxyde de carbone et l’ammoniac qui sont émis et qui augmentent dans l’eau. Grâce aux chutes entre raceways, 50 % de l’oxygène consommé par les organismes est remplacé. Quelques artifices (comme des aérateurs mécaniques) peuvent aider à compenser le manque d’oxygène (lors d'un éventuel stress), mais généralement le besoin ne s’en fait pas sentir.

     Du côté de l’ammoniac, il ne peut être éliminé par les chutes entre raceways et il sera nécessairement le paramètre le plus limitant/critique à surveiller. Il se retrouve sous deux formes : gazeuse ou sous forme ionique. Le premier état est très toxique mais peut partiellement s’échapper (s’évaporer) de l’eau : il est dépendant du pH, de la température et de la chimie de l’eau. Le second état est moins toxique, peut être transformé en nitrates, mais la tolérance du poisson est très liée aux mêmes facteurs avec certains niveaux d’oxygène et de dioxyde de carbone : les poissons encaissent mieux l’ammoniac si le niveau d’oxygène est plus élevé (les poissons considérés tolèrent généralement entre 0,5-2,0 ppm5).

     Il y a aussi l’importance des quantités d’aliment donné. On dépasse rarement 1-2 % de la charge biologique, car l’impact de l’oxygène est fondamental pour permettre la métabolisation d’une certaine quantité d’aliment, afin de limiter l’émission excessive d’ammoniac. Ainsi, il ne faut pas alimenter au-delà d’une limite maximum (à analyser dans chaque cas particulier), sans quoi la baisse d’oxygène serait intolérable aux poissons maintenus dans les deux derniers raceways (et peut-être même dans les quatre derniers). Si on constate une chute d’oxygène au-delà de 3 ppm en fin de parcours, il faut absolument agir en conséquence (importance des ajustements) pour ne pas avoir de mortalité.

     Mais, on constate que toute entreprise commerciale qui désire maximiser ses bénéfices essaie toujours de produire au plus près de ses limites productives. Cependant la plupart du temps, cela va également de paire avec la dégradation de la qualité de l’eau et l’apparition de maladies. Donc, il vaut toujours mieux baisser sensiblement les objectifs pour prévenir les complications.

     Ainsi pour obtenir un bon résultat, les clés sont toujours :

                              (a) maintenir une bonne qualité de l’eau ;

                              (b) donner une bonne qualité d’aliment ; et

                              (c) avoir une bonne gestion humaine.

     Cependant l’aquaculture en eaux géothermale n’est pas sans risque. Déjà, l’aquaculture en soi est souvent un gros risque, mais lorsque vous dépendez d’un environnement que vous ne domptez pas, c’est encore plus risqué ! Comme disait Leo Ray, en aquaculture, vous pouvez avoir une entreprise qui génère du cash, une autre peut en consumer… Il n’avait pas tout-à-fait tord !

     Finalement, il avait avoué que la commercialisation est fondamentale : aucun business n’est viable sans avoir trouvé et sécurisé la façon de vendre. Mais cela, le visiteur l’avait déjà expérimenté. Et pourtant, il faut d’abord produire les poissons qui représentent tout un investissement !

     Mais, les catfishes produits sur son exploitation étaient reconnus pour être d’excellente qualité ...sans off-flavor6 comme souvent on en trouve dans les étangs des états du sud aux États-Unis d'Amérique.

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1 Un ranger US est un fonctionnaire de terrain dédié à la protection des intérêts de l’environnement (forêts, eaux, etc., en un mot la nature). Il est à la fois un garde forestier, un garde-chasse et un inspecteur des pêches. C’est donc un professionnel dont la formation requiert de bonnes connaissances et des compétences variées en écologie, afin d’assurer la conservation des écosystèmes et le respect de la loi pour pouvoir guider les touristes. Il sert enfin d’intermédiaire entre divers groupes d'intérêts, les autorités et les propriétaires fonciers.

2 Le catfish est un important poisson d’eaux chaudes dont l’élevage industriel se fait essentiellement dans les états du sud des U.S.A. (Mississippi, Missouri, Arkansas, Oklahoma et Alabama)

3 Le tilapia est probablement le plus important poisson de consommation humaine en région tropicale; le visiteur était totalement familier avec ce poisson comestible de la famille des Cichlidae.

4 Raceway = bassin construit en ciment/parpaings de longueur variable (généralement entre 7-150 m), de largeur comprise entre 3-5 m et de 0,75-1,80 m de profondeur. Il est généralement alimenté par un débit d’eau conséquent pouvant aller de quelques mètres cubes à plusieurs dizaines de m³ d’eau/minute, afin de pouvoir élever une masse importante de poissons.

5 Ppm = part par million or mg/Litre; nous ne parlons pas ici de "truites" qui sont des poissons d'eaux "froides" aux exigences en oxygène ...plus élevées.

6 Voir l’article « Saveurs inhabituelles chez les poissons et crustacés » (publié le 17 septembre 2019).

Quelle est le deuxième caractère du mot gtiqhn04 ?

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