Construction d'un étang

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Vue partielle récente de l'exploitation AQUIDEAS

Etangs en activité

     Lorsque nous avons acheté les marais, les claires était dans un état d'abandon complet.

     En 2003, la vanne1 n'était alors plus du tout fonctionnelle. L'ancienne porte en fer était rouillée (par l'eau de mer), bloquée et, par surcroît, de travers. En son milieu, on avait découpé au chalumeau deux petites ouvertures de 30 cm de large laissant passer les marées. Autant vous dire qu'il n'y avait plus aucun contrôle sur le niveau d'eau dans les claires. Deux fois par jour, les marées se sont alors chargées d'entamer au fil des ans les murs délimitant ces bassins et certains d'entre eux se sont même écroulés (photos 1 & 2).

 

Photo 1: claires avant reconstruction               Photo 2: murs endommagés

     De plus, les tuyaux de vidange dans plusieurs claires étaient colmatés de glaise, des coquilles d'huîtres sauvages s'y étaient collées et les mousses, la salicorne et les mauvaises herbes avaient envahi l'espace. Certains avaient même été déterrés par la force des marées. En plus, tous les drains étaient trop courts (max. 4 m) avec un diamètre inappropriés (à peine ±12,5 cm) ...ce qui empêchait tout échange rapide pour les mises sous eau et vidanges.

     Il fallut donc tout reprendre et rénover l'ensemble des bassins pour pouvoir ré-initier une activité normale.

     Pour cette raison, nous avons tout de suite acheté une pelleteuse afin de remettre les bassins aux normes. En ce qui concerne cette dernière, nous avions choisi une nouvelle Komat'su, car à l'époque c'était la plus compétitive question prix/valeur mécanique. En bon commercial, le représentant de la marque avait tout fait pour nous vendre un engin plus lourd, mais aussi plus cher. Comme nous investissions nos propres deniers, nous nous sommes limités à la plus grosse des mini-pelleteuses qui faisait tout de même ...5,2 tonnes métriques! C'était amplement suffisant pour progresser dans notre restructuration au pas que nous nous étions fixés.

     En investissement, soyez toujours prudent pour ne pas dépasser votre budget. Essayez aussi de vous passer de toutes ces institutions bancaires qui travaillent toujours intérêts et assurances en faisant monter sensiblement la facture ! Cela vous évitera par la suite de solutionner beaucoup de casse-tête en matière de remboursement ...surtout en fin de mois.

     Le premier travail a été de remplacer les tubes de drainage (PVC de petite taille et faible diamètre) par des tuyaux beaucoup plus gros, de 30 cm de diamètre, et faisant plus de 8 mètres de long. Ainsi, remplissage et évacuation pouvaient être beaucoup plus efficace. Cela nous permettait aussi de construire des murs plus larges, notamment pour le passage d'un véhicule.

     Cette opération fût réalisée à la main, par nous-même, durant de longues semaines et dans la boue ...car l'eau (de mer) n'était jamais fort loin !

     Puis, la pelleteuse a comblé délicatement la tranchée avec la terre du curage suivant une procédure de compactage bien particulière. La glaise fût d'abord tassée tout le long du tuyau avec nos propres bottes ...de façon hermétique, afin d'empêcher tout risque d'infiltration de l'eau entre le drain et la terre déposée dessus (ce qui nous aurait obligés de recommencer l'opération). L'idéal aurait été d'y ajouter un collier "anti-seepage"2 pour arrêter tout écoulement accidentel, mais cela relevait de l'ingénierie préventive ...beaucoup plus coûteuse3.

     D'antan, on utilisait une main d’œuvre spécialisée disponible pour réaliser les claires ostréicoles. Grâce à une "ferrée" (sorte de bêche étroite de forme cintrée), on creusait la glaise sur généralement 2 hauteurs de lame (environ 60 cm). La glaise était ensuite déplacée pour construire les "abotteaux" (murs ou petites levées de terre) limitant ou séparant les claires. Ce travail était relativement fastidieux et surtout très lent. De nos jours, il existe des pelleteuses qui accélèrent considérablement le creusage dans cette lourde terre humide (glaise) des marais. Tel fût notre choix, car nous n'étions plus si jeunes.

     L'expérience en d'autres lieux nous avait aussi enseigné que cette faible profondeur des claires occasionnait parfois de fortes variations de températures dans l'eau. Ces brusques changements de température sont le reflet d'importantes perturbations climatiques que nous expérimentons de plus en plus depuis quelques années. Ainsi, le chaud et le froid extrêmes alternent parfois sur de très courtes périodes et cela influence et perturbe de nombreux cycles biologiques.

     En creusant légèrement plus profondément (1m-1m20), on observe que la vie animale aquatique s'en porte bien mieux, car la hauteur d'eau dans les étangs permet une certaine zone tampon (buffer) contre ces brusques variations de température. Ainsi, nos crevettes subtropicales ayant trop chaud en surface (l'été), vont se réfugier sur le fond des étangs et, lorsqu'elles souhaitent plus de chaleur (l'automne), elles ont plus tendance à nager en surface. Il n'y a qu'à l'approche des températures hivernales (vers la fin novembre ...en année normale4), lorsque la température de l'air baisse rapidement, que nos crevettes impériales cherchent à s'enfouir dans la vase du fond qui est plus chaude ...et si la température ne remonte plus (en d'autres termes, si le soleil n'apparaît plus), ces crustacés meurent au bout d'une semaine. C'est la raison pour laquelle ces animaux subtropicaux disparaissent chaque année à l'extérieur dans notre région (ce qui n'est pas le cas en régions tropicales).

     Avec plus de profondeur, nous avons également constaté que les huîtres - en très long affinage dans les mêmes bassins - résistent bien mieux aux irrégularités du climat.

     Fort de notre formation en ingénierie, nous nous étions également procuré un théodolite5 afin de reprendre la pente du fond de chaque bassin. Mais très vite, il a fallu se rendre à l'évidence que certaines bonnes vieilles méthodes, beaucoup plus simples ...provenant du monde agricole d'un département voisin, étaient de loin plus efficaces sans devoir passer par ces coûteux instruments.

     D'abord, nous avons construit des patins6 en chêne pour supporter et déplacer la pelleteuse sur le fond des étangs. Ces sortes de "radeaux" empêchèrent notre lourd engin de s'enfoncer dans la vase du fond (photos 3 & 4).

 

Photo 3: nouvelle pente (repère sur la gauche)                  Photo 4: pelleteuse sur patins

     Ensuite avec le godet de curage7, la pente du fond fût refaite en partant du tuyau de vidange (niveau le plus bas de l'étang) en suivant la montée de l'eau - centimètre par centimètre - grâce à un repère. Ce dernier n'était autre qu'un tuteur d'1 m de long, enfoncé verticalement dans le sol, sur lequel on déplaçait par palier vers le haut une simple pince à linge (schéma 1 & photo 3). On remplit l'étang jusqu'au niveau de la pince à linge ...qui marquera le niveau du curage du sol (pente) pour pouvoir vider l'eau par gravité (naturellement). On conserve généralement le niveau de la pince à linge pour une surface de 5-6 m de large en amont, avant de monter celle-ci d'un autre cm. On répétera ce processus une dizaine de fois pour refaire l'entièreté de la pente (fond) de l'étang (schéma 1).

Schéma 1: coupe de profil d'un étang

     Il fallait donc simplement travailler avec la montée de l'eau - au moyen d'une maline8 aidante ou une petite motopompe thermique - pour faire rentrer progressivement l'eau dans la claire, afin d'en fixer le niveau maximum de curage. Ainsi, lorsqu'on arrivait de l'autre côté de la claire, celle-ci pouvait se vider9 complètement en sens inverse par le drain.

Photo 5: reconstruction (2004-2007)

     Le pourtour des étangs a dû ensuite être lissé en prévoyant une pente plus douce dans un des coins (opposé au système de drainage), afin de pouvoir descendre et sortir plus aisément (à pied) des étangs lors des pêches et récoltes.

     Finalement, on a dû installer un dispositif préventif pour empêcher l'entrée de prédateurs10 potentiels à l'intérieur des étangs. Celui-ci était constitué à l'extérieur du drain (sortie canal) d'une poche à huîtres munie de petites mailles (photo 6) et à l'intérieur de l'étang, d'un filtre à mailles de 500 microns (photo 7). Pour maintenir un niveau d'eau acceptable dans l'étang, on a ensuite emboîté à la verticale un morceau de tuyau sur un coude 90° (femelle-femelle) terminant le tuyau de drainage à la sortie intérieure de l'étang (schéma 1 et photo 8). La longueur du morceau de tuyau donnera la hauteur (profondeur) maximum de l'eau dans l'étang.

 

Photo 6: drain côté canal (extérieur)         Photo 7: drain côté étang (intérieur)

Photo 8: tuyau de vidange (à l'avant)

     Dans la plupart des cas, il faut également compacter les murs entourant la claire (photo 9) et empierrer un chemin pour pouvoir accéder à cette dernière avec un véhicule par tout temps.

Photo 9: reconstruction                                                    Photo 10: étang fonctionnel

 

     Dix ans plus tard, il faudra aussi prévoir quelques réparations comme l'effondrement de terre sur le pourtour de certaines claires, car les marées et vents dominants (parfois très violents en Charente Maritime) n'arrêtent jamais de clapoter sur certains côtés en les dégradant.

Photo 11: étangs en production

     Après plus de 15 ans, nous pouvons dire que le long labeur initial a été payant puisque ces levées de terre résistent toujours, même si certaines digues (notamment le long du chenal qui alimente la ferme) ont commencé à se dégrader.

     C'est ce que nous avons commencé à réparer cet été !

     Chez nous, la reconstruction s'est faite progressivement sur 4 années, car nous voulions achever d'abord une claire avant d'en commencer une autre. Cette façon de procéder nous a beaucoup aidé, car les nouveaux étangs (claires) devenaient aussitôt opératifs au fur et à mesure que nous trouvions de nouveaux clients.

     Vers la fin des travaux, une ancienne connaissance à la retraite vint nous visiter. Il avait été le propriétaire d'une des plus importantes productions piscicoles du pays. Il critiqua la façon dont nous nous étions pris pour reconstruire la ferme. Selon lui, il aurait fallu (...comme lui) contracter les services d'une grosse pelleteuse indépendante pour accélérer la remise en état de la ferme, afin d'être déjà en production après 3 mois...

     Pourtant, le temps nous a donné pleinement raison sur notre façon d'agir ...et à plus d'un point de vue !

     D'abord, nous ne dépendions d'aucun subside ...comme cela avait été son cas (en son temps, d'importantes sommes lui avaient été allouées par l'état). Notre investissement ne comptait volontairement sur aucune source extérieure autre que nos propres économies. Il fallait donc être très prudent !

     Ensuite après 3 mois, il aurait fallu commencer à rembourser les banques (...comme lui) ...pour nous, sans avoir de clientèle suffisante. Lorsque vous orientez votre business vers un créneau pointu ou une niche gastronomique particulière (affinage particulièrement long), la montée en producion peut parfois prendre plusieurs années avant de trouver ses marques et une vitesse de croisière !

     De plus, nous n'avions jamais racheté une quelconque clientèle au démarrage, car celle-ci n'est pas toujours appropriée pour le type de produit que vous souhaitez développer. Comme mentionné plus haut, il fallait donc la trouver ! Par conséquent, notre prospection commerciale devait fonctionner de paire avec une mise en production réfléchie et progressive. Nous avons ainsi construit cette ferme au fur et à mesure que la clientèle s'agrandissait. C'était une simple mesure de précaution !

     Enfin et non des moindres, en réalisant nous-mêmes les travaux, nous avons pu nous rendre compte de bien de détails afférant à chaque étang, pour pouvoir par la suite en tenir compte. Un opérateur de machine fait son boulot le plus vite possible et ne perd pas son temps à vous communiquer tous ces détails. A vous de les découvrir par la suite... si vous y parvenez !

     Un principe à tenir à l'esprit est que rien ne sert de vouloir restructurer en une seule fois (c'est-à-dire rapidement) l'entièreté de votre ferme si vous ne rachetez pas en même temps une clientèle pouvant absorber la nouvelle production ! N'oubliez pas que dans le cas de notre retraité, il fallait rembourser l'entrepreneur qui avait réalisé l'excavation ou un éventuel prêt bancaire... sur plusieurs années ! Car nous avions aussi fait nos comptes: utiliser les services d'un tiers nous aurait coûté beaucoup plus cher ...et au final, SANS la pelleteuse. Nous ne voulions pas également être dépendant d'un quelconque service extérieur ou d'un organisme prêteur. Notre pelleteuse nous permet d'assurer, encore aujourd'hui, une série de services.

     Cela avait été toutefois un choix de notre part !

     C'est aussi une des raisons pour lesquelles nous sommes restés relativement zen durant toutes ces années ..., car nous ne devions RIEN à personne ! Et cela compte énormément pour une PME qui doit constamment faire face à des dépenses obligatoires, comme taxes, impôts, cotisations professionnelles, charges sociales, assurances, ...et la hausse des frais en général.

     Cette reconstruction aura été plus longue que prévue ...nous le reconnaissons. Mais elle l'aura été surtout parce qu'il fallait trouver des débouchés nouveaux, de bons créneaux pour pouvoir écouler nos produits, une clientèle très spécifique (essentiellement gastronome). Cela ne s'établit pas aussi facilement et nous avons mis plusieurs années pour les trouver ...ensuite, cela a été le bouche à oreille qui a commencé à fonctionner !

     En ce sens, cette progression a été parfaitement normale.

     Cet état d'esprit se retrouve généralement en agriculture, mariculture ou aquiculture (aquaculture). Avoir une exploitation, c'est aussi observer, réfléchir, essayer d'être logique, travailler et être discipliné. C'est également prendre leçons de ce qui n'a pas réussi ...pour ne pas retomber dans l'erreur.

     Beaucoup de fermiers (aussi bien de la terre que de la mer) ont une telle philosophie ...d'où l'importance d'aimer son boulot ...mais ceci est vrai dans tous les métiers du monde !

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1 Une grande porte de 3 m de large par 6 m de hauteur alimentant la ferme en eau de mer.

2 Sorte de plaque soudée tout autour du drain et fixée en son milieu à angle perpendiculaire ...contre toute possible infiltration de l'eau.

3 Référence à mes cours spécialisés de Pond Construction aux USA (un véritable condensé super-instructif en géométrie, trigonométrie et hydraulique appliquées).

4 Caractérisée de "normale" en contraste avec les nombreuses irrégularités/anomalies climatiques devenant de plus en plus fréquentes ces dernières années.

5 Appareil utilisé par le géomètre permettant de réaliser des relevés de niveaux.

6 Il fallait que la pelleteuse puissent se déplacer sur le fond des claires ...sans s'enfoncer dans la vase ! Ainsi, 5 plateformes de 1mx3m furent construites en se procurant des poutres en bois dur (chêne, châtaignier, bois tropicaux; de 12 à 15 cm d'épaisseur; photo 12). Nous avions acheté le bois en Charente (département voisin), car les prix étaient beaucoup plus abordables. Un anneau de câbles fût ensuite fixé au milieu de chaque patin; une barre-crochet en acier fût soudée sur le godet de curage de la pelleteuse pour pouvoir attraper l'anneau et déplacer les patins(voir photo 13); ainsi, notre pelleteuse pouvait passer d'un patin à un autre sur toute la surface de la pente.

7 Godet assez large servant à recouper le bord des tranchées et canaux.

8 Grandes marées qui ont lieu aux nouvelle et pleine lunes.

9 Sans l'aide coûteuse d'une moto-pompe ou pompe électrique.

10 Principalement les poissons carnivores, comme les daurades, bars et anguilles.

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(Illustrations de la note N°6)

 

                 Photo 12: patins en bois dur                Photo 13: barre (crochet) soudée sur le godet

Quelle est le troisième caractère du mot fsmnwler ?

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